2018-Neurosciences: le contrôle de soi

Sciences et Avenir 12/2018

Le contrôle de soi décrypté Notre cerveau doit choisir en permanence entre gratification immédiate et bénéfice à long terme. En explorant ce phénomène, la science donne des moyens d'améliorer son self-control. Car, pour les scientifiques, celui-ci est un facteur de santé, de longévité et de bien-être.
ICHEL $ EST PROMIS de perdre du poids. Mais après une journée stressante au travail, il craque et engloutit une barre chocolatée. Son fils, Rémi, rentre du collège, bien décidé à réviser pour son contrôle de maths prévu le lendemain. Las! il lance une partie de jeu vidéo quand sa grande sœur, elle, renonce à faire un achat en ligne pour économiser son argent de poche. Comme eux, chaque jour, nous luttons avec plus ou moins de réussite contre les tentations, en essayant de faire preuve de « maîtrise de soi ». Et après plus de cinquante ans de recherche, la science commence à percer le mystère de ce combat intérieur.
La maîtrise de soi (self-control) peut être définie comme la capacité à différer la recherche d'une gratification immédiate pour atteindre un objectif à plus long terme. « Cette capacité est extraordinairement développée chez l'humain, affirme JeanPhilippe Lachaux, neurobiologiste, chercheur en neurosciences cognitives, directeur de recherche CNRS au laboratoire Dynamique cérébrale et cognition (Inserm) à Lyon.
Elle prend en compte les conséquences de nos actions, ce qui permet le raisonnement et la construction de stratégies dans le but d'obtenir un résultat lointain. » À en croire les scientifiques, cette capacité serait, en outre, gage de réussite. Ainsi, pour Brandon Turner, chercheur au département de psychologie de l’université d'État de l'Ohio (États-Unis), auteur cette année d’une étude sur les bases neuronales du self-control parue dans Cerebral Cortex, « bon nombre des maux de la société sont liés à Fun manque de maîtrise de soi. Ainsi, l'obésité peut être combattue en supprimant le désir de consommer des aliments savoureux mais malsains ; la dépendance, en surmontant l'envie de drogues ; et le manque d'économies, en empêchant la pulsion d'achat pour les derniers gadgets ».
En France, celle-ci est surtout vue comme un facteur de bien-être : « Dans notre société numérique, nous sommes assaillis de stimulations, d'actions qui attendent une réponse, souligne Jean-Philippe Lachaux. Sans contrôle de soi, on verse vite dans une agitation permanente qui ne permet aucun comportement construit. »

Plus de 550 enfants soumis

à la tentation

Le premier à s'être intéressé à ce domaine est Walter Mischel, chercheur en psychologie et neurosciences de l’université de Standford (États-Unis), décédé à 88 ans en septembre. Il fut, dans les années 1960, le concepteur du test dit du marshmallow (guimauve) qui marqua les annales de la psychologie cognitive. Un enfant est installé dans une pièce vide, seul face à une guimauve.
La consigne qui lui est donnée est simple : s’il parvient à ne pas manger la friandise tout de suite, il en obtiendra deux plus tard.
Certains enfants se jettent sur la sucrerie à peine la porte fermée, tandis que d'autres inventent des stratégies pour ne pas céder à la tentation (chantonner, jouer avec ses doigts, se cacher les yeux...).

Entre 1968 et 1974, ce sont ainsi plus de 550 enfants qui ont été mis à l'épreuve. Ils ont ensuite été recontactés tous les dix ans, afin de raconter leur parcours de vie.
Et l'analyse des données semble sans appel : « les questionnaires que ces enfants ont remplis lorsqu'ils ont atteint l'âge de 27 à 32 ans montrent que ceux qui avaient patienté le plus longtemps devant la guimauve sans la manger persévéraient davantage dans leurs objectifs à long terme et les atteignaient plus souvent que les autres », écrit Walter Mischel dans son ultime ouvrage Le Test du marshmallow (2015). En outre, « [ils] s'adonnent moins aux drogues dures, poursuivent des études plus longues et présentent un indice de masse corporelle beaucoup plus faible ». Des conclusions similaires ontété obtenues en 28FÆpar une étude de l’université Duke (ÉtatsUnis) publiée dans la revue PNAS et menée par l'équipe d'Avshalom Caspi, professeur de psychologie et neurosciences. L'étude a passé au crible le parcours de plus de mille enfants néo-zélandais de la ville de Dunedin, de la naissance à l’âge de 32 ans. « La maftrise de soi dans l'enfance prédit la santé physique, la toxicomanie, les finances personnelles et les conséquences de la délinquance criminelle », assurent les auteurs. Une étude qui avait réjoui Walter Mischel pour qui « le self-control empêche nos vulnérabilités de développer leur pouvoir de nuisance ».
Un système « chaud »

et « froid »

Que se passe-t-il réellement dans la tête de celui ou celle qui est confronté à la tentation ? Selon Walter Mischel, le cerveau serait alors le théâtre d’un duel entre deux systèmes : le système « chaud », primitif, prêt à céder instantanément aux sollicitations dès qu’une récompense immédiate se présente; et le système « froid », situé dans la partie évolutivement la plus récente du cerveau humain, notamment dans le cortex orbitofrontal, qui soupèse les alternatives, réfléchit aux conséquences et se souvient de l'objectif à long terme. Quand une tentation survient, les deux systèmes se mettent en balance.
Que le plus fort gagne ! (Voir l'infographie p. 35.) Une équipe de l'université de Princeton (ÉtatsUnis) menée par Samuel McClure a observé pour la première fois ces deux systèmes en action en 2004.
Des volontaires, allongés dans un appareil d'imagerie cérébrale (IRM fonctionnelle : IRMf), devaient choisir entre différentes récompenses financières, plus ou moins différées comme gagner dix dollars aujourd'hui ou attendre d'en recevoir onze demain. Sur ” les clichés cérébraux, les chercheurs ont ainsi clairement identifié deux zones en activité : d’un côté, « des parties du système limbique associées au système dopaminergique », appelées le circuit de la récompense, activées de préférence pour des décisions « impliquant des récompenses immédiatement disponibles »; de l'autre, « les régions du cortex préfrontal latéral et du cortex pariétal postérieur », engagées par des choix « indépendants du délai ».
Selon le choix immédiat ou différé des volontaires, c'est l’un ou l'autre des systèmes qui s'active.
Ainsi donc, note Samuel McClure, il y aurait « des fourmis préfrontales et des cigales limbiques »! Cette année, associé à Brandon Turner, le chercheur a affiné les mesures avec 21 participants supplémentaires. « Nos travaux suggèrent que la maîtrise de soi implique bien une suppression active des options tentantes », observe Brandon Turner.
Autrement dit, le système froid « refroidirait » bien le système chaud pour le calmer.

Des cerveaux mieux armés que d’autres pour résister Toujours grâce à l'imagerie cérébrale, il serait aussi possible prédire quel cerveau résistera le plus à la tentation comme l'ont montré cette année Liane Schmidt (Inserm) et Hilke Plassmann (Insead), de l’Institut du cerveau et de la moelle épinière (Inserm/ CNRS/Sorbonne universités). Les chercheuses ont mené plusieurs expériences. L'une d'elles consistait à observer par IRMf le cerveau de volontaires désireux de garder leur poids de forme à qui l'on demandait de choisir mentalement entre une pomme ou un gâteau. « Nous avons remarqué que ceux qui font de meilleurs choix alimentaires sont ceux qui ont le cortex préfrontal (cortex ventro-médian et dorso-latéral) le plus riche en matière grise, c'est-à-dire en neurones, observe Liane Schmidt.
Cette partie du cortex préfrontal est celle qui donne une valeur à l'aliment en fonction des objectifs (goût, santé...) et qui opère le choix. » Cependant, même chez les cerveaux les mieux « câblés », le selfcontrol peut être ébranlé! Une étude de l’université de Zurich (Suisse) a ainsi montré en 2015 qu'un stress modéré (une main plongée dans l'eau glacée) conduit à faire des choix alimentaires moins sains qu’en l'absence de stress. De plus, le contrôle de soi, ou son défaut, semble être contagieux. À l’université de Géorgie (États-Unis), une équipe a ainsi établi que regarder quelqu'un choisir un aliment (sain ou non) influence notre propre choix.

Une bonne nouvelle cependant : d’après Walter Mischel, la capacité cognitive du self-control peut s'entraîner. Le chercheur conseille ainsi de se préparer à la tentation pour mieux y résister, grâce à ce qu’il nomme des « plans d'implémentation si/alors ».
En répétant par exemple ce mantra : « Si on me propose un chocolat, je répondrai que je préfère une pomme. » Ce qui demande, il est vrai, une volonté de fer ! Est-ce à dire, à en croire toutes ces études principalement américaines, qu'il faut se contrôler en permanence ?
« Certainement pas, répond JeanPhilippe Lachaux. Il ne faut ne pas se retenir de déguster un cookie si on en a vraiment envie. » Pas d’hypercontrôle donc, mais plutôt des réglages fins pour assurer une bonne navigation au long cours. m


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